La Grande Muraille verte : comment la Chine transforme ses déserts depuis 1978

Depuis près d’un demi-siècle, la Chine déploie dans ses régions septentrionales l’un des plus grands programmes de restauration écologique jamais entrepris. Surnommé la « Grande Muraille verte », le programme des Trois-Nords vise à combattre la désertification, les tempêtes de sable et l’érosion des sols. Ses résultats sont considérables, mais son influence sur les ressources en eau révèle une réalité plus complexe qu’un simple désert transformé en forêt.

Vue aérienne d’une forêt accompagnée d’une carte rouge de la Chine
Photo Pexels — libre de droits ; montage Mon Itinéraire. Illustration éditoriale.

Dans les régions arides du nord de la Chine, la progression du sable menace depuis longtemps les terres agricoles, les infrastructures et les populations.

Les tempêtes peuvent transporter d’immenses quantités de poussière jusqu’à Pékin et parfois bien au-delà des frontières chinoises. La déforestation, le surpâturage, l’exploitation intensive des sols et les sécheresses ont aggravé ce phénomène dans plusieurs territoires.

Pour tenter de contenir cette dégradation, la Chine a lancé en 1978 le programme forestier des Trois-Nords, officiellement appelé Three-North Shelterbelt Forest Program.

Les « trois nords » désignent le nord-est, le nord et le nord-ouest du pays. Ensemble, ces régions couvrent une immense bande de territoire exposée à la désertification, aux vents violents et à l’érosion.

L’expression « Grande Muraille verte » peut donner l’impression d’une forêt compacte traversant la Chine comme une frontière naturelle. La réalité est différente.

Le programme repose sur un vaste réseau de plantations, de haies brise-vent, de forêts protectrices, de prairies restaurées et d’aménagements destinés à stabiliser les dunes.

Les autorités utilisent également des barrières de paille disposées en quadrillage pour ralentir le déplacement du sable. Dans certaines zones trop arides pour accueillir des arbres, elles privilégient des arbustes, des herbes résistantes ou la restauration de la végétation naturelle.

L’objectif ne consiste donc pas à recouvrir intégralement les déserts de forêts. Il s’agit plutôt de protéger les terres cultivées, réduire l’érosion et créer des barrières écologiques adaptées aux conditions locales.

Pavillon traditionnel chinois entouré d’une forêt dense
Les forêts chinoises remplissent des fonctions écologiques, culturelles et sociales, mais les environnements naturellement boisés ne doivent pas être confondus avec les plantations réalisées contre la désertification. Photo d’illustration sans lien direct avec la Grande Muraille verte — Pexels, libre de droits.

Le chantier doit se poursuivre jusqu’en 2050, soit pendant environ soixante-douze ans. Il traverse treize régions administratives et son périmètre d’intervention représente plus de quatre millions de kilomètres carrés, soit environ 42 % du territoire chinois.

Cette surface ne correspond pas à la quantité de terres effectivement boisées. Elle désigne l’ensemble de la zone dans laquelle les différentes mesures de lutte contre la désertification peuvent être mises en œuvre.

En 2023, les autorités chinoises indiquaient que le programme avait planté ou conservé environ 32 millions d’hectares de forêts et restauré 85 millions d’hectares de prairies dégradées.

Dans la zone couverte par le projet, la proportion de terres forestières serait passée de 5,05 % en 1978 à environ 13,84 %.

Le chiffre de 66 milliards d’arbres est fréquemment associé à la Grande Muraille verte. Il apparaît dans plusieurs médias internationaux, mais son périmètre exact demeure difficile à établir.

Il peut inclure des plantations réalisées dans le cadre de différentes campagnes nationales chinoises et pas uniquement celles du programme des Trois-Nords.

Les statistiques officielles les plus récentes présentent généralement les résultats en hectares boisés ou restaurés plutôt qu’en nombre total d’arbres. Cette méthode est plus pertinente : planter un arbre ne signifie pas nécessairement qu’il survivra, formera une forêt durable ou restaurera réellement un écosystème.

Le chiffre de 66 milliards peut donc être cité comme une estimation largement diffusée, mais il ne devrait pas être présenté comme un décompte officiel parfaitement vérifiable des seuls arbres de la Grande Muraille verte.

La transformation forestière de la Chine ne repose pas uniquement sur le programme des Trois-Nords. Le pays a mis en œuvre d’autres initiatives, notamment la restauration du plateau de Lœss, la conversion de certaines terres agricoles en forêts ou prairies et plusieurs campagnes nationales de plantation.

En combinant ces programmes, la couverture forestière chinoise est passée d’environ 10 % du territoire en 1949 à 25,09 % aujourd’hui. Le pays compte désormais approximativement 241 millions d’hectares de forêts, selon les données officielles publiées en 2026.

Cette progression ne peut donc pas être attribuée intégralement à la Grande Muraille verte. Celle-ci en constitue une composante majeure, mais elle appartient à une stratégie nationale beaucoup plus vaste.

La Chine possède aujourd’hui la plus grande superficie de forêts plantées au monde et a contribué de manière importante à l’augmentation récente de la végétation observée à l’échelle mondiale.

Paysage montagneux chinois recouvert d’une végétation dense au coucher du soleil
La couverture forestière nationale de la Chine dépasse désormais 25 %, mais cette progression résulte de plusieurs programmes écologiques. Photo d’illustration ; paysage non identifié comme appartenant au programme des Trois-Nords — Pexels, libre de droits.

Le programme a permis de stabiliser certaines dunes, de protéger des terres agricoles et de réduire l’exposition de plusieurs régions aux vents chargés de sable.

Dans le désert du Taklamakan, au Xinjiang, la Chine a achevé en novembre 2024 une ceinture végétale et technique longue de 3 046 kilomètres entourant le désert.

Cette ceinture combine arbres, arbustes, herbes résistantes et dispositifs mécaniques de fixation du sable. Elle vise principalement à protéger les routes, les voies ferrées, les oasis et les zones agricoles situées en bordure du désert.

Les résultats ne sont cependant pas uniformes. Certaines zones ont connu une restauration spectaculaire, tandis que d’autres restent confrontées à la sécheresse, aux tempêtes de sable et à une mortalité importante des plantations.

Une forêt ne se contente pas de retenir le sol. Les racines facilitent l’infiltration de l’eau et réduisent parfois le ruissellement superficiel. La végétation peut également limiter l’érosion et contribuer à la conservation de l’humidité dans certaines couches du sol.

Les arbres absorbent cependant de l’eau, puis en rejettent une partie dans l’atmosphère par transpiration. Associé à l’évaporation depuis les sols, ce processus forme l’évapotranspiration.

La vapeur d’eau ainsi libérée peut être transportée par les masses d’air et retomber sous forme de précipitations dans la même région ou plus loin. Ce recyclage atmosphérique de l’humidité relie la végétation, l’atmosphère et les précipitations.

Une étude publiée en 2025 dans la revue Earth’s Future a examiné les conséquences des changements d’occupation des terres en Chine entre 2001 et 2020.

Selon ses résultats, ces transformations ont augmenté l’évapotranspiration moyenne de 1,71 millimètre par an et les précipitations de 1,24 millimètre par an. Mais la quantité d’eau disponible a diminué en moyenne de 0,46 millimètre par an.

Le phénomène paraît paradoxal : la végétation peut favoriser le recyclage de l’humidité et contribuer à davantage de pluie, tout en consommant plus d’eau qu’elle n’en restitue localement.

Les effets varient fortement selon les territoires. L’étude estime que les changements de couverture terrestre ont accru la disponibilité en eau sur le plateau tibétain, mais l’ont diminuée dans la région orientale de mousson et dans le nord-ouest aride.

La végétalisation ne crée donc pas de l’eau. Elle modifie sa circulation entre le sol, les plantes, l’atmosphère et les différentes régions.

Sur le plateau de Lœss, des recherches publiées en 2022 ont observé une augmentation de la couverture végétale et une hausse des précipitations pendant la saison des pluies après le lancement des opérations d’afforestation en 1999.

La proportion des précipitations provenant du recyclage local de l’humidité serait passée d’environ 9,16 % à 10,18 %. La restauration végétale a renforcé certains mécanismes locaux, mais les variations climatiques et la circulation atmosphérique restent essentielles.

Dans un environnement humide, l’expansion forestière peut apporter de nombreux bénéfices. Dans une région aride, la situation est plus délicate : des plantations trop denses ou composées d’espèces mal adaptées peuvent épuiser l’humidité du sol et exercer une pression supplémentaire sur les nappes phréatiques.

En 2018, une analyse de l’Académie chinoise des sciences citée par les autorités indiquait qu’en moyenne seulement 47 % des arbres plantés dans certaines parties du programme avaient survécu.

Une plantation qui exige une irrigation permanente ou qui meurt après quelques années ne forme pas un écosystème restauré. Elle peut même rendre le sol plus vulnérable.

Les monocultures sont plus simples à installer, mais elles peuvent être particulièrement sensibles aux maladies, aux insectes et aux épisodes climatiques extrêmes. Elles offrent aussi moins d’habitats qu’un écosystème diversifié.

Les stratégies évoluent désormais vers une combinaison d’arbres, d’arbustes et d’herbes indigènes adaptées aux précipitations locales. Dans les environnements les plus secs, restaurer une steppe ou une prairie naturelle peut être plus raisonnable que créer artificiellement une forêt.

Le chiffre de 1,7 million de kilomètres carrés parfois présenté comme la surface restaurée correspond plutôt à une estimation de l’ensemble des terres désertifiées de Chine, et non à une zone entièrement restaurée par la Grande Muraille verte.

Selon des spécialistes chinois, environ 500 000 kilomètres carrés de ces territoires pourraient être restaurés efficacement, tandis qu’une grande partie du reste est constituée de déserts naturels qui ne doivent pas nécessairement être végétalisés.

Un désert naturel n’est pas un écosystème détruit. Il possède sa propre biodiversité et son propre fonctionnement. Chercher à le transformer systématiquement en forêt pourrait provoquer de nouveaux déséquilibres.

La Grande Muraille verte a contribué à transformer certains paysages, protéger des terres agricoles et développer les connaissances sur la restauration écologique en milieu aride. Elle démontre qu’une politique maintenue pendant plusieurs décennies peut modifier la couverture végétale à une échelle exceptionnelle.

Mais elle montre également que planter massivement ne suffit pas. Il faut choisir les espèces en fonction du climat, respecter les ressources hydriques disponibles, surveiller la survie des plantations et distinguer les terres réellement dégradées des déserts naturels.

Le véritable succès se mesure à la quantité de végétation encore vivante plusieurs décennies plus tard, à la stabilité des sols, à la biodiversité retrouvée et à la disponibilité en eau pour les populations.

La Chine a construit une barrière écologique d’une ampleur exceptionnelle. Sa prochaine difficulté sera de s’assurer que cette muraille reste vivante sans assécher les terres qu’elle doit protéger.

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Pour aller plus loin

Sources et références

  1. Résultats nationaux du reboisement et couverture forestièreGouvernement chinois
  2. Bilan du programme forestier des Trois-NordsChina.org.cn
  3. Achèvement de la ceinture végétale autour du TaklamakanReuters
  4. Effets des changements de couverture terrestre sur les ressources en eauEarth’s Future
  5. Afforestation et précipitations sur le plateau de LœssJournal of Geophysical Research
  6. Effets directs et indirects du reboisement sur les ressources hydriquesRemote Sensing

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